Shirak est la région du nord de l'Armenie qui jouxte la frontière de la Turquie à l'ouest et la frontière de la Géorgie au Nord. Gyumri en est le centre administratif. La plus grosse partie des moutons a été donnée dans cette région. Je l' ai sillonnée en voiture, en camion, en semi remorque et... en tractopelle. Je ne pouvais tout de même pas ne pas vous en parler. Et puis il Y a eu des moments très émouvants. Le scénario est un peu toujours le même : la perplexité de l'interlocuteur, la curiosité et l'amusement., la fierté de me montrer les bêtes et les installations, l'insistance sur le les soins particuliers donnés aux "blanches" qui sont traitées, avec un soin particulier. Le rituel du café arménien autour duquel s'échangent des confidences, des photos sur les portables, des interrogations sur mon ressenti sur l'Armenie et sur le bien vivre en France où beaucoup ont des proches qu'ils ne voient jamais. Beaucoup d'inquiétude sur l'avenir qui semble bouché avec le conflit avec l'Azerbaïdjan (les hommes sont prêts à repartir au combat si nécessaire) et le Corona virus. Et puis les bâtiments n'en finissent pas de se reconstruire après le tremblement de terre de 1988 qui a dévasté cette région en particulier.
Un accueil glacial, du genre " circulez, il n'y a rien à voir", l'homme jeune et beau me toise du haut de l'escalier. Je n'insiste pas, mais il appelle sa femme. La femme dans le couple a toujours été la modératrice lorsque l'homme se méfiait. Elle sait le faire legerement vaciller sur ses fondements. Les " blanches" qui étaient a la montagne et que je ne pouvaient pas voir étaient finalement dans l'écurie derrière. Les femmes font des miracles.
Il a fallu absolument m'accompagner jusqu'à l'heure du départ. La jeune grand mère m'a confiée en route que sa belle fille était diplômée en anglais et qu'elle ne travaillerait pas à la ferme à de basses besognes, comme elle l'avait elle-même fait toute sa vie. Elle n'enseignera pas non plus, le salaire est trop dérisoire. La jeune mère attend un deuxième enfant et sera femme au foyer. La femme arménienne est une bonne mère de famille, tout le monde le dit.
Pour le déplacement, j'avais choisi la facilité (pour une fois). Bien m'en a pris. Dans la Marchroutka, ma voisine m'apprend que la famille que je vais voir à perdu le fils de 20 ans à la guerre. Je ressens tout à coup un grand vide :que vais je faire là bas ? Ma démarche me paraît alors dérisoire et dénuée de sens. J'y suis quand même allée.
Le bélier était attaché à un piquet près de sa maison. Il en était fier. La question "Il s'appelle comment ?" l'a laissé sans voix. Il a soudain réalisé que son bélier n'avait pas de nom et que c'était une grave erreur qu'il fallait immédiatement réparer. C'était à moi d'en trouver un. J'étais flattée. Le nez busque de l'animal, sa taille et son air aristocratique m'ont fait penser à Jules César . Je le voyais bien avec une couronne de laurier sur la tête et un chiffon rouge sur le dos. Comme le u était imprononçable pour un arménien on a convenu que Cesar c'était parfait.
C'est là que l'aventure a vraiment commencé. J'avais l'intention de rentrer en stop, Le temps, je l'avais largement, il était 4h de l'après-midi. A peine arrivée sur "L''asphalte", sans que j' ai eu à lever la main un tractopelle s'est arrêté. Je n'ai pas hésité. Un jeune gars sympa m'a hissée en haut de l'échelle, calé un anorak sur le garde-boue pour rendre le siège plus confortable et proposé une bière. Évidemment j'ai accepté. Elle était bien fraîche. Il allait à Gyumri.
Le trajet avait été epique. Il fallait s'arrêter tous les 7 ou 8 km pour purger la tuyauterie du tracteur qui deversait un liquide noir et epais sur le goudron. Pour repartir, il s'ebranlait en laissant échapper des bouffées de fumée grises par la cheminée. J'ai filmé car il y avait de la matière. Ils m'ont beaucoup taquinee (j'aime bien) mais nous avons aussi discuté (à la fin du voyage on m'avait mise au chaud dans la BM et la conversation etait devenue possible). Un échange qui m'a marquée avec Alexandre (dont la femme est avocate) : si le conflit repart, il retournera sur le front, convaincu que Dieu les aidera. Lorsque je lui ai fait remarquer que le Dieu des Azeris est le même et que de ce fait Dieu se trouverait confronté à un problème. Il m'a regardée d'un air un peu étonné. Il n'en n'ai pas convaincu.
Si vous avez tenu le coup jusqu'ici, vous savez tout, sur l'épisode Gyumri. Enfin presque, car il va y avoir une surprise à la prochaine étape
Et bien entre les dessins, les photos, les blanches, les moutons, le belier les rituels du cafe , toute cette humanité que tu nous partage , tous ces visages, ces expressions, ces attentions, la vie du quotidien simple mais tellement vrai, et l'accueil , les sourires, les silences, tres tres beau, je suis touchée , merci Nicole . Je t'embrasse MARIE